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Marjane Satrapi, le noir et blanc de la liberté

Autrice de bande dessinée et cinéaste, Marjane Satrapi est morte ce jeudi à 56 ans. Cette immense artiste iranienne a changé une histoire de famille, de guerre et d’exil en œuvre mondiale, sans accepter les assignations. Article réservé aux abonnés
Portrait - Chef Info Temps de lecture: 1 min

Elle avait l’art rare de rendre l’Histoire lisible sans la simplifier. La révolution iranienne, la guerre Iran-Irak, l’exil, la police des mœurs, la peur, la nostalgie : chez Marjane Satrapi, tout cela tenait dans une case et un silence ; une répartie cinglante et une silhouette noire sur fond blanc. C’est ainsi que Persepolis, publié de 2000 à 2003, est devenu plus qu’une bande dessinée autobiographique : un livre de mémoire se doublant d’un roman d’éducation politique. Véritable antidote aux regards paresseux.

Née en 1969 à Rasht, élevée à Téhéran dans une famille cultivée, laïque, politique, envoyée adolescente à Vienne, revenue ensuite en Iran avant de s’installer en France en 1994, Satrapi a fait de sa vie une matière, jamais un argument d’autorité. Dans Persepolis, la jeune Marjane ne demande pas au lecteur de compatir. Elle l’installe à table, au milieu des parents, des grands-mères, des oncles, des colères, des disques interdits, des blagues, des enterrements. L’Iran cesse alors d’être un bloc. C’est un pays peuplé de gens. Souvent plus grand que la vie.

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Son père lui glisse ainsi le Matérialisme dialectique de Marx, en BD, sous la couette ; son oncle Anouche, avant d’être exécuté, lui offre un petit cygne sculpté dans la mie de pain de son cachot. Elle avait dix ans. La tragédie, chez Satrapi, n’est jamais seulement un mot chargé d’un passé très lourd. Elle a une forme, un objet qui défie les régimes les plus oppressants.

Contre l’exotisme

Le succès a été mondial, sur le fond mais aussi sur la forme. Dix ans après Maus d’Art Spiegelman, Persepolis a contribué à faire entrer la bande dessinée dans l’âge adulte du grand public. Avec son noir et blanc frontal, presque enfantin en apparence, Satrapi a produit une clarté qui n’a rien de naïf. La simplicité graphique a pu accueillir des situations moralement inextricables.

A ceux qui cherchaient la clé de son universalité, elle répondait par Tolstoï : « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village. » Le village, chez elle, c’était la famille et le quartier ; le corps féminin assigné au voile, les rues de Téhéran portant des noms de cimetières ; la peur de courir derrière un bus parce que cela fait remuer les fesses. Mais aussi le rire. Elle n’a pas seulement raconté l’Iran aux Occidentaux. Elle leur a retiré le confort de leurs clichés. « Il faut que l’imaginaire sur l’Iran change », disait-elle, agacée par ces films de festival où il faut une colline, un âne et de l’exotisme. Son œuvre répondait par des villes et des femmes savantes, des enfants insolents, des familles contradictoires.

Elle n’a pas seulement raconté l’Iran aux Occidentaux. Elle leur a retiré le confort de leurs clichés

Ce mot, humain, était son arme la plus sûre. Pour le film Persepolis, l’animation permettait de garder « l’abstraction du trait » et d’éviter que cette histoire soit celle de « gens lointains ». La partie la plus exotique du film, disait-elle, c’était Vienne. Elle refusait le faux récit du choc des cultures. « La culture, c’est un vocabulaire mondial », disait-elle. Quand ce vocabulaire manque, on plaque « musulman », « terroriste », « Orient » sur des vies particulières. Satrapi rappelait que « la connerie » aussi est internationale.

La liberté, pas l’étiquette

Elle se disait parfois « hyperpépère », occupée par son chat et ses fleurs, mais personne ne s’est moins laissé discipliner. Petite, elle n’était pas un mouton. Adulte non plus. Après PersepolisBroderies et Poulet aux prunes, elle aurait pu exploiter sa marque. Elle a fait l’inverse. « Je suis comme une voiture sans marche arrière. » Elle est passée au cinéma, adaptant Persepolis avec Vincent Paronnaud, Prix du jury à Cannes en 2007 et nommé aux Oscars, puis Poulet aux prunesThe VoicesRadioactive. Pourquoi une artiste iranienne devrait-elle parler éternellement de voiles, de mollahs ?

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Dans un entretien à El País en 2020, elle disait se poser deux questions devant une décision difficile : « Est-ce que ça va me tuer ? » et « Vais-je aller en prison ? » Le reste n’était que du bonus. Satrapi n’était pas une artiste « engagée » au sens mollasson du mot. Elle avait des valeurs, oui, mais ne voulait pas que l’œuvre soit réduite à une belle petite démonstration. L’artiste devait faire tenir dans une forme ce que les discours aplatissent.

Elle détestait le voile, disait-elle, parce qu’il transforme la femme en « objet sexuel » à cacher. Mais, au nom des droits humains, elle ajoutait qu’elle se battrait pour que les femmes puissent le porter si elles le souhaitent. Toute Satrapi est ici résumé : anticléricale, mais pas liberticide ; féministe et allergique aux poses ; politique et hostile au prêt-à-penser. Ses parents lui avaient offert « ce qu’il y a de plus beau dans la vie : la libre pensée ». Elle ne l’a jamais rendue.

Le haut-parleur d’un pays

Depuis la mort de Mahsa Amini en 2022, l’Iran était redevenu chez elle un foyer brûlant. Elle avait coordonné Femme, Vie, Liberté, livre collectif réunissant artistes, chercheurs et journalistes, publié aussi en persan et gratuitement accessible aux Iraniens. Elle y voyait une « brigade internationale » culturelle. Non pour parler à la place de ceux qui risquent leur vie, mais pour amplifier leur voix. « Nous pouvons être le haut-parleur, c’est tout », disait-elle.

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Elle considérait ce soulèvement comme une révolution féministe soutenue aussi par des hommes, portée par une génération instruite, connectée. En janvier 2025, elle a refusé la Légion d’honneur pour dénoncer ce qu’elle considérait comme l’hypocrisie française vis-à-vis de l’Iran : les visas refusés à des dissidents, quand les enfants d’oligarques circulaient librement. Le geste n’était pas une posture contre la France. C’était une manière de lui demander d’être fidèle à ce qu’elle prétend incarner.

Marjane Satrapi laisse moins une image qu’une méthode. Raconter sans réduire, en combattant un régime sans essentialiser un peuple. Elle usait du rire sans désarmer la tragédie ; elle disait « je » sans rapetisser l’histoire. Ses proches ont écrit qu’elle était « morte de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de son mari, l’homme de cinéma Mattias Ripa. La formule est plus intime que médicale. Mais elle résonne avec ce qu’elle n’a cessé de rappeler : derrière les grands mots, les régimes, l’exil, les identités, il y a toujours une vie particulière, un corps, un amour et au final une perte. Satrapi a mis l’Iran en noir et blanc pour que le monde cesse enfin de le voir en noir ou blanc.